L’enregistrement est clandestin. Mais il est susceptible de faire basculer l’affaire Kerviel et bousculer le milieu judiciaire. Car il contient le témoignage de Chantal de Leiris. Ancienne vice-procureure [elle est aujourd'hui réserviste], elle a suivi l’enquête sur les pertes de la Société générale pour le compte du parquet de Paris.

Or, sur cette bande sonore de quarante minutes que 20 Minutes et Médiapart révèlent ce dimanche, celle-ci déclare que l’enquête sur Jérôme Kerviel a été « manipulée » par la Société générale et, surtout, que la banque « savait » au sujet des agissements de son ancien trader, condamné définitivement, en mars 2014, pour « abus de confiance ».

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Chantal de Leiris a été enregistrée à son insu, le 17 juin 2015, par Nathalie Le Roy. Ancienne commandante à la Brigade financière, cette policière a été détachée de ses fonctions le 1er mars 2015, juste après avoir fait part de ses « doutes » sur l’enquête Kerviel qu’elle dirigeait.

Convaincue d’être dans le vrai, elle a décidé de poursuivre ses investigations, seule, et en dehors de tout cadre juridique. « Ne voyant désormais pas à qui d’autre en faire part, j’ai pris le parti de remettre cet enregistrement à David Koubbi, l’avocat de Jérôme Kerviel, afin qu’il le rende public, confie Nathalie Le Roy dans un entretien à 20 Minutes. Les éléments qu’il contient montrent bien l’étendue des dysfonctionnements qui ont affecté ce dossier. »

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« La SG savait. C’est évident. Evident ! »

Pour les mettre en lumière, Nathalie Le Roy n’a pas choisi son interlocutrice au hasard. Chantal de Leiris est la magistrate qui a classé sans suite, en octobre 2012, les plaintes déposées par Jérôme Kerviel contre son ancien employeur. Quand la policière lui demande pourquoi, la réponse fuse.

« C’est surtout Michel Maes [chef de la section financière au parquet], lui explique Chantal de Leiris. Sans arrêt, il me disait : ‘’Tu vas pas mettre en défaut, en porte-à-faux, la Société générale. Ce sont eux qui ont voulu à tout prix sabrer [les plaintes de Jérôme Kerviel]. Mais c’est vrai ce que vous dites : vous avez été entièrement manipulée par la Société générale. »

Plus loin, la magistrate poursuit : « Dans cette affaire, il y a des choses qui ne sont pas normales. Quand vous en parlez, tous les gens qui sont dans la finance rigolent, sachant très bien que la Société générale savait. La SG savait, savait… C’est évident. Evident ! Et alors, c’est vrai que sur le montant du préjudice, les 4 milliards et quelques [de pertes], il n’y a aucune expertise. Il n’y a rien… »

« Ils ont dit que vous aviez eu un AVC »

L’entretien permet aussi à Nathalie Le Roy de comprendre pourquoi elle a été dénigrée par sa propre hiérarchie après avoir fait part de ses « doutes » sur toute l’affaire. « Ils ont dit que vous aviez eu un AVC [accident vasculaire cérébral] pour faire valoir que ce que vous disiez était faux. J’ai trouvé ça ignoble, mais ignoble qu’on vous fasse passer pour une personne qui n’a plus sa mémoire et qui dit n’importe quoi… », confie encore Chantal de Leiris.

Car l’enregistrement de cette magistrate – que 20 Minutes a écouté en intégralité – met en avant des liens de proximité qu’auraient entretenus certains membres du parquet de Paris et certains avocats de la Société générale lors de l’enquête judiciaire. « [Michel] Maes, c’est les avocats de la Société générale ! », lâche à ce propos Chantal de Leiris.

Un statut de lanceur d’alerte pour Nathalie Le Roy ?

Ces révélations tombent au meilleur moment pour l’ancien trader. Ce lundi à 14h, son avocat doit justement demander le droit à un nouveau procès pour son client devant la commission d’instruction de la Cour de révision des condamnations pénales.

« Nathalie Le Roy doit être regardée comme un lanceur d’alerte et protégée, lâche David Koubbi. Quant à moi, j’ai pris la décision de rendre cet enregistrement public car je n’ai plus l’intention de me soumettre à des règles auxquelles mes adversaires et le parquet, lui-même, ne se soumettent pas. On assiste à un rapt de la justice par le milieu bancaire. Le parquet s’est gravement compromis. Je demande à François Hollande et Christiane Taubira de mettre un terme sans délai aux dysfonctionnements qui affectent ce dossier et gangrènent l’institution. »

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Contacté par 20 Minutes, le parquet de Paris « ne peut faire aucun commentaire sur un prétendu témoignage dont il n’a pas connaissance, relève, en tout état de cause, le procédé parfaitement déloyal de cet enregistrement et rappelle qu’une information judiciaire est en cours ». Tout comme Jean Veil, l’avocat de la Société générale qui ne veut pas « réagir avant d’avoir pris connaissance du contenu de cet enregistrement ».