« C’est la première fois qu’on va juger le terrorisme tel qu’il est à l’œuvre aujourd’hui en France ». Pour Patrick Klugman, avocat pénaliste de cinq parties civiles, le procès qui s’ouvre ce jeudi devant la cour d’assises spéciale de Paris est d’une « importance capitale ». Pendant trois mois, vingt personnes accusées d’appartenir à la filière djihadiste de Cannes-Torcy, doivent comparaître pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ».

>> A lire aussi : Attaque à Sarcelles: «Si on doit commencer à protéger les commerces, ça devient compliqué...»

Ils sont soupçonnés d’avoir fomenté quatre attentats, en Ile-de-France et sur la Côte d’Azur. Si tous ont échoué ou ont été déjoués, le procureur François Molins avait à l’époque désigné la filière comme « le groupe le plus dangereux depuis la vague d’attentats en France au milieu des années 1990 ». C’était avant « Charlie », avant le 13 novembre, avant Nice.

« Il avait la haine des juifs »

Le 19 septembre 2012, une grenade de fabrication yougoslave est lancée à l’intérieur d’un supermarché casher de Sarcelles (Val-d’Oise). Terminant sa course sous une rangée de chariots métalliques, l’arme qui contient des milliers de billes métalliques ne causera qu’un seul blessé léger. Cet attentat antisémite s’inscrit pourtant comme l’acte fondateur d’une filière islamiste éparpillée entre Torcy (Seine-et-Marne) et Cannes (Alpes-Maritimes).

>> A lire aussi : «Légitimant le djihad armé», une mosquée de Torcy fermée par arrêté préfectoral

L’histoire débute à l’été 2012. Pendant plusieurs semaines, une vingtaine de jeunes majoritairement convertis à l’islam depuis peu, se réunissent dans la région cannoise autour d’un leader, Jérémie Louis-Sidney. Connu des services de police, déjà condamné pour trafic de stupéfiants, il se serait radicalisé lors d’un séjour en prison. « C’était une sorte de chef de meute (…) il avait des discours extrêmes, il avait la haine des juifs », racontera plus tard aux policiers l’un des accusés, Michaël.M.

Un pied en Syrie, un pied en France

Réunis par l’entremise de ce chef réputé violent, les jeunes originaires de région parisienne et de Cannes cachent peu, au cours de cet été 2012, leurs sympathies djihadistes. Démantelée après l’attaque de Sarcelles, la filière socialement très hétéroclite - elle compte d’anciens catholiques, des bouddhistes, des jeunes issus de familles aisées, les fils d’un homme politique congolais ou encore d’anciens militaires - s’avère particulièrement organisée.

>> A lire aussi : Jérémie Louis-Sidney avait l'intention de combattre au Mali

Les projets d’attentats seront mis au jour par les enquêteurs et ce en dépit de la mort du leader Jérémie Louis-Sidney lors de son interpellation par le GIPN le 6 octobre 2012. Après Sarcelles, le groupe devait frapper un Mc Donald’s à l’explosif en Seine-et-Marne. Le projet sera abandonné suite à une « panne de réveil » d’un des accusés. Plusieurs organisations et personnalités juives figuraient également sur une liste retrouvée lors d’une perquisition et de nombreux repérages avaient été effectués autour du camp militaire de Canjuers (Var).

>> A lire aussi : Militaires attaqués au Louvre: La menace terroriste plane toujours sur la France

Les prémices des récentes attaques

La surveillance accrue et les nombreuses interpellations visant les membres parisiens de la filière permettent au début de l’année 2014 d’empêcher un ultime projet d’attaque. A l’image du commando terroriste du 13 novembre 2015, plusieurs accusés se sont rendus en Syrie pour combattre avant de rentrer en France. Un an et demi après son départ, Ibrahim. B qui comparaît ce jeudi, sera arrêté à Nice après un contrôle d’identité quelques semaines plus tôt au nord-est de la Grèce.

Les enquêteurs soupçonnent le jeune homme d’avoir voulu cibler le carnaval organisé chaque année sur la promenade des Anglais. Le réseau syrien, les cibles civiles et militaires, tous les éléments de ce dossier ont pris une dimension nouvelle au lendemain des attaques perpétrées à Paris ou à Nice en 2015 et 2016. « D’habitude on juge les complices, là ce sont les auteurs qui sont dans le box, souligne l’avocat Patrick Klugman, et même s’il n’y a eu qu’un seul blessé léger, les faits jugés sont extrêmement graves ». Le procès doit se tenir jusqu’au 7 juillet.