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Illustration cyber-harcèlement — TYPOGRAPHYIMAGES / PIXABAY

PRIS POUR CIBLE

Cyber-harcelé(e)s: «Je dormais très mal, j’étais en PLS dans mon lit, je n’osais pas regarder mon téléphone»

Hugo, étudiant en journalisme et militant cycliste, a reçu des centaines d'insultes et de menaces de mort sur Twitter après avoir publié une vidéo...

  • Hugo, militant cycliste et étudiant en journalisme a posté une vidéo sur Twitter où on le voit bloquer un scooter sur une piste cyclable. Dans l’action, il se prend un coup par le conducteur du deux roues.
  • La vidéo devient virale. Les jours qui suivent, il reçoit des centaines de messages d’insultes et de menaces de morts.
  • Il a porté plainte plusieurs mois après, conseillé par la plateforme gouvernementale Pharos.

Voici l’histoire de Hugo. Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies. Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de la cyber-violence. Si vous avez été victime de cyber-harcèlement, écrivez-nous à lbeaudonnet@20minutes.fr, hsergent@20minutes.fr ou hbounemoura@20minutes.fr.

« En mars dernier, j’étais avec mon ami @50_euros, le plus connu des militants cyclistes. C’était le lendemain de l’ouverture de la piste cyclable rue de Rivoli à Paris. Un livreur roule sur la voie. On le bloque pour lui expliquer que c’est dangereux, mais il porte des écouteurs, il n’entend rien. Lorsqu’il redémarre, mon vélo est entraîné avec lui et comme il pense que je le bloque volontairement, il me donne un coup au visage. La caméra de @50_euros filme toujours et, le soir, on décide de poster la vidéo sur Twitter. Mon erreur, c’est de mettre un petit coup de pression : "On a ta plaque et le nom de ton employeur, tu vas devoir tirer les conséquences de tes actes". Je ne précise pas le nom de son entreprise, mais des gens identifient Glovo et comme la vidéo commence à bad-buzzer, Glovo finit par répondre. Même le PDG, qui a été identifié, répond : "Ce n’est pas bien, on va enquêter en interne". Je n’ai jamais voulu qu’il y ait des suites, je n’ai même pas voulu porter plainte contre le livreur.

Au début, la vidéo est retweetée normalement, elle reçoit les commentaires habituels : "Bravo les gars". Vers minuit, je commence à recevoir un ou deux messages d’insultes et ça gonfle au fil de la nuit. Je remarque que plusieurs gros comptes Twitter m’ont retweeté. Ils ont plusieurs dizaines de milliers d’abonnés. Ce sont des communautés très actives, antiféministes, anti-Social justice warrior (SJW, guerrier de la justice sociale)… La vidéo atteint le lendemain 1.000 retweets et 30.000 vues. Ils m’accusent d’avoir volontairement laissé mon vélo partir avec lui. Pour eux, le coup est mérité.

Le lendemain, mon téléphone reçoit tellement de notifications que mon application Twitter se bloque. Je reçois des menaces de mort. Il y en a un -j’ai porté plainte contre lui deux ou trois mois après- qui a écrit une dizaine de messages. Il disait : "Assassinons Hugo Couturier, j’ai son adresse, venez on va le tuer" ; "Svp, assassinons-le". C’est allé assez loin. Je n’étais vraiment pas bien. Quand je suis sorti pour faire mes courses, j’ai planqué ma pompe à vélo, au cas où un mec viendrait m’agresser. Ça fait bizarre…

Captures d'écran de certains messages reçus par Hugo Couturier. - CAPTURES TWITTER

J’ai passé mon compte en privé parce que ça devenait invivable. Si je n’avais pas fait ça, j’aurais eu beaucoup plus de messages. Jeuxvideo.com avait ouvert un forum sur le sujet, Fdesouche aussi. Sur jeuxvideo.com, c’est d’une cruauté sans nom. J’ai eu des vannes sur le physique : « trisomique », « gogol ». J’ai surtout été blessé pour mes parents. Les messages « fils de bourge » quand je vois ma mère galérer pour payer ses fins de mois, ça fait mal… Certains ont appelé Média +, où je faisais un stage, ils ont envoyé des mails pour que je me fasse virer. Heureusement, j’étais dans une boîte assez cool, ils étaient inquiets pour moi. Mon école de journalisme a aussi reçu des mails.

J’ai eu la chance d’être très bien entouré. Les militants cyclistes agissent comme des globules blancs, ils se protègent mutuellement. Le problème c’est que le cycliste est détesté en France. Je cumule : je suis étudiant en journalisme (donc bobo écolo gauchiste), dans une école à Levallois-Perret (donc bourgeois). J’étais en stage à Média +, destiné aux professionnels du monde des médias. Certains ont confondu avec Le Média de Jean-Luc Mélenchon. J’étais un bouc-émissaire type. Comme je ne suis pas un canon de beauté, c’est parti sur le physique. Je suis devenu un mème sur les réseaux sociaux. Certains étaient assez méchants, d’autres m’ont fait rire. J’en ai imprimé un pour ma chambre, c’était une parodie de Martine va à la plage : « Hugo fait du vélo sur la piste cyclable ». J’ai de l’humour, ça me fait rire. Mais quand c’est juste pour être méchant, ce n’est pas très intéressant.

Un détournement de Martine. - CAPTURE

C’est retombé au bout d’un mois. Sur Twitter, les gens passent à autre chose. Je ne dirais pas que j’ai fait une dépression car c’est une vraie maladie, mais les trois jours où j’étais dans l’ouragan, je dormais très mal. Je faisais des cauchemars. J’étais en PLS dans mon lit, je ne bougeais pas, je n’osais pas regarder mon téléphone. Et après, j’ai eu l’effet inverse, assez pervers : je regardais sur les réseaux sociaux quand j’étais en privé pour savoir s’ils étaient encore sur mon histoire.

Je pense que j’ai été protégé par mon expérience. Plus jeune, je n’ai pas été harcelé, mais mon relationnel avec les gens a toujours été compliqué. Pour quelqu’un de fragile, ça peut être destructeur. Pour être honnête, le suicide m’a traversé l’esprit un millième de seconde, mais je me suis dit : "Je ne vais pas me suicider pour ça, ce sont des guignols sur Internet". Le but de ces gens-là, c’est de réduire au silence les personnes qui ont un point de vue différent.

Il y a deux mois, j’ai porté plainte contre celui qui a envoyé des dizaines de menaces de mort, mais son compte est anonyme. Je n’ai pas de nouvelles de la police pour le moment. J’avais signalé ces tweets sur la plateforme Pharos du gouvernement. J’ai eu une réponse une heure après. Elle me dit : "Allez porter plainte tout de suite. Menaces de mort réitérées par écrit, c’est du pénal". S’il est condamné, tous ceux qui m’ont menacé auront été condamnés. »

Retrouvez tous les épisodes de la série, ici.

20 secondes de contexte

L’idée de cette série n’est pas arrivée par hasard. Le Web déborde d’histoires de cyber-harcèlement, les raids numériques se multiplient ces dernières années. Nous entendons parler de ce phénomène Internet dans la presse à travers les histoires de Nadia Daam, Nikita Bellucci ou, plus récemment, de Bilal Hassani, mais ils sont nombreux, moins célèbres, à en avoir été victimes. Nous avons voulu leur donner la parole pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. Notre idée : donner corps aux différentes formes de violences en ligne et montrer qu’il n’existe pas des profils type de harceleur ni de vraiment de victime.

De semaines en semaines, nous avons réussi à sélectionner des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook 20 Minutes MoiJeune. Et ce n’est pas toujours facile de tenir le rythme d’une interview par semaine, même à trois journalistes. Nous devons évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité. Mais, nous laissons toujours la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elle.

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