Image du film « Première Année » de Thomas Lilti, qui sort ce mercredi 12 septembre 2018. — Denis-Manin / Le Pacte

CINEMA

VIDEO. Etudes de médecine: «La "première année", c’est pas une année d’étude, mais de sélection»

«20 Minutes» a recueilli les impressions de deux étudiants sur le film de Thomas Lilti consacré à la première année de médecine qui sort en salles ce mercredi...

  • Le 18 septembre, Emmanuel Macron doit annoncer une grande réforme du système de santé, et notamment une refonte des études de médecine.
  • Le film de Thomas Lilti, « Première Année », tombe à pic : il plonge le spectateur dans l’enfer de la première année de médecine, pendant laquelle apprendre par cœur des polycopiés prime sur tout.
  • Pierre Adrien Girard et Coline Pottelette, qui ont réussi le concours il y a trois et quatre ans, nous donnent leur ressenti sur cette fiction proche du documentaire.

Apprendre sans comprendre. Alors que le gouvernement vient d’annoncer une refonte des études de médecine, avec la possible disparition du fameux numerus clausus, le film Première Année, qui sort en salle ce mercredi, dévoile et dénonce une Paces (première année commune aux études de santé) qui broie les aspirants médecins, pharmaciens, dentistes et sages-femmes et sélectionne sur la mémoire uniquement. Thomas Lilti suit les pas de deux étudiants aux profils opposés. Le besogneux Antoine triple alors que Benjamin cartonne dès ses premiers partiels tout en doutant de sa vocation. Le réalisateur, médecin dans une première vie, a mis une pincée d’autobiographie dans ce récit initiatique. Mais s’est aussi inspiré des témoignages d’étudiants et de visites dans les amphi bondés et bruyants.

« On se lève Paces, on mange Paces, on dort Paces »

Une année pour tout ingurgiter, quelques heures pour répondre à un QCM qui va décider de son avenir, la pression que les bacheliers subissent en Paces saute aux yeux du spectateur. Une description plutôt réaliste qu’applaudit Pierre-Adrien Girard, qui entre en 4e année de médecine. Un poil caricatural pour Coline Pottelette, en 5e année. « Je n’ai pas rencontré de redoublants qui crient pendant les cours ou volent des ordinateurs », nuance cette dernière.

Ce plongeon dans ce marathon d’ingestion de polycopiés fait découvrir (et peut-être comprendre) par quoi passent les 60 000 étudiants qui chaque année tentent ce concours ultra-sélectif. « C’est difficile à expliquer quand on ne le vit pas », reprend Pierre-Adrien. « On se lève Paces, on mange Paces, on dort Paces, s’amuse Coline Pottelette. Personnellement, c’est ma famille qui s’adaptait à moi. Même si le film est un peu dramatique, on n’est pas obligé de se mettre dans un état critique. Mais c’est vrai qu’il faut être prêt mentalement… » Justement, la relation avec les parents, c’est un point abordé par le film que Pierre-Adrien a particulièrement apprécié. « Sans que ça soit une opposition caricaturale, on voit des étudiants qui n’arrivent plus à communiquer et des parents démunis. »

Solidarité et rivalité

Pour survivre à cette pression, mieux vaut avoir un pote avec qui partager les annales, les heures de bibliothèque et… décompresser. Le film insiste sur l’amitié entre les deux protagonistes : une complicité compliquée où la rivalité se mêle à la solidarité entre un coureur de fond qui sait pourquoi il sue et son apprenti qui a plus de facilités. « Quand j’ai redoublé, je me suis retrouvé seul, car tous mes copains avaient eu le concours, se remémore Pierre-Adrien qui a donc survécu à deux Paces. Deux ans tout seul, c’est extrêmement long surtout dans une sale ambiance ! »

Dans Première année, Antoine et Benjamin s'épaulent et travaillent ensemble pour décrocher le graal: le concours de la PACES pour devenir médecin. - Denis-Manin / Le Pacte

L’entre-soi favorisé ?

Ce qui a moins convaincu nos deux témoins privilégiés, c’est le discours de classe du film. Thomas Lilti semble convaincu que quand on a les codes, un père médecin et les moyens, l’accès au Graal s’avère moins insurmontable. « Ce qui est important, c’est d’avoir une famille qui soutienne, corrige Coline. Je ne me suis pas sentie lésée parce qu’il n’y a pas de médecin dans ma famille… » Pourtant, beaucoup d’étudiants privilégiés mettent toutes les chances de leur côté grâce à des prépas privées onéreuses. « L’environnement familial joue, mais le système de tutorat, effleuré dans le film, aide tous les étudiants », renchérit Pierre-Adrien. En effet, les étudiants en 2e année proposent un accompagnement personnalisé et des semaines de révision aux nouveaux arrivants. « J’ai personnellement été suivie par un parrain qui m’a vraiment épaulée et j’ai ensuite parrainé des étudiants pendant deux ans, c’est un soutien fondamental ! » ajoute Coline.

Un bachotage sans but

Thomas Lilti vient ajouter de l’eau au moulin de ceux qui depuis des mois critiquent cette sélection datée, déconnectée du métier, violente et injuste. Ce que Benjamin, campé par William Lebghil, résume par une boutade : « Les meilleurs, enfin ceux qui deviendront médecins, se rapprochent plus du reptile que de l’être humain. ». « La Paces, c’est pas une année d’étude, mais de sélection avec pour but d’avoir une liste d’étudiants, confirme Pierre-Adrien. On ne sort pas de cette année avec des connaissances et une réflexion. On a juste bachoté… »

Cette fiction montre que cette première année de tronc commun pour les futurs médecins, pharmaciens, dentistes et sages-femmes a des conséquences dramatiques. Les premiers classés choisissent rarement dentistes… « On a des filières prises par dépit par certains qui ne feront pas des professionnels heureux », regrette Pierre-Adrien.

Réformer les études de médecine

Et le film tombe à pic, puisqu'Emmanuel Macron s’apprête à annoncer le 18 septembre une grande réforme du système de santé, qui devrait s’attaquer à cette sélection tant décriée. « Il est temps d’en finir avec la Paces, ça fait un moment que système ne fonctionne pas ! » s’enthousiasme Pierre-Adrien.

Alors, on fait comment pour remettre l’entrée dans les études de médecine dans le droit chemin ? « Pour commencer, il faut une meilleure orientation pour qu’on n’ait plus des jeunes qui arrivent en 1re année avec comme projet professionnel celui de réussir leur Paces ! s’insurge Pierre-Adrien. On a des têtes de concours, qui ne sont pas forcément à leur place. A l’inverse, des étudiants qui auraient bien réussi dans ces métiers mais ne répondent pas aux exigences de cette sélection passent à la trappe. »

Capacités d’écoute, de prise de décision, de communication

Les premières pistes, encore floues, évoquent un cursus avec partiels classiques en trois ans avant de choisir sa profession. « Cela pourrait être intéressant d’avoir beaucoup de cours en commun avec les autres étudiants en santé, car on va être amenés à travailler ensemble, salue Coline. Aujourd’hui, on finit nos études sans savoir ce que fait un ergothérapeute ! »

« Il faudrait inventer des modèles de sélection en accord avec notre profession, qui nécessite des capacités humaines, de prise de décision, d’écoute, de communication », assure Pierre-Adrien. Les deux étudiants, tous deux membres de l’Association nationale des étudiants en médecine de France (ANEMF), rappellent d’ailleurs que ce collectif a lancé la semaine dernière avec d’autres filières de santé une grande concertation intitulée « Comment réformer ? »

« Toute personne qui est passée par la Paces, qu’elle ait réussi ou non, a son mot à dire et le but, c’est d’avoir un projet à présenter d’ici la fin du semestre aux élus. » Trop tard, alors que Macron s’apprête à dévoiler une grande réforme ? Pas pour Pierre-Adrien : « Une vraie refonte, ça ne se fera pas à la rentrée prochaine, on a encore le temps de réfléchir. »

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Malaise des étudiants

Le stress, la pression et l’angoisse ne s’arrêtent pas une fois le concours en poche. Plusieurs études ont dévoilé récemment le malaise des étudiants en médecine tout au long de leurs études. L’étude Bourbon, menée auprès de 11 000 internes de 35 universités, montre qu’hommes et femmes gèrent différemment cette souffrance. Si les étudiants consomment tabac et drogues, leurs collègues féminines se tournent davantage vers un suivi psychothérapique, et vers des antidépresseurs et anxiolytiques.

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