Un correspondant de France Nature Environnement, sur l'île de Ré. — Y.N Productions – La Cuisine aux images

INTERVIEW

Dauphins échoués : « L’Etat ne mesure pas l’ampleur de ce qu'il se passe », estime le réalisateur Jean-Roch Meslin

Frédéric Brenon

Dans le documentaire « Dauphins sous haute surveillance », Jean-Roch Meslin se penche sur les captures de plus en plus nombreuses de dauphins dans les filets de pêche

  • De plus en plus de cadavres de dauphins s’échouent sur les côtes atlantiques françaises.
  • La majorité ont été victimes de filets de pêche au large.
  • Le réalisateur Jean-Roch Meslin donne la parole aux différents acteurs dans son documentaire diffusé sur France 3.

Chaque hiver, des centaines de dauphins s'échouent sur les côtes atlantiques françaises, notamment en Vendée et Charente-Maritime. La plupart sont morts asphyxiés dans des filets de pêche au large, alors qu’ils poursuivaient des bancs de poissons. C’est en constatant lui-même la présence de plus en plus régulière de ces cadavres de cétacés sur les plages de l’île de Ré, où il réside, que Jean-Roch Meslin, réalisateur, a eu l’envie de donner la parole aux acteurs dans un documentaire intitulé Dauphins sous haute surveillance.

L’observatoire scientifique Pelagis, des associations environnementales, mais aussi des pêcheurs, tentent tour à tour de décrypter cette tragédie complexe dans un 52 minutes diffusé à partir de ce lundi soir sur France 3 Pays-de-la-Loire*. 

En réalisant ce documentaire, avez-vous été surpris par l’ampleur du phénomène ?

Oui. Ça fait quatre-cinq ans maintenant que les chiffres d’échouages sont en nette augmentation. Ce n’est pas moi qui le dit mais l’observatoire Pelagis qui tient des statistiques précises sur les échouages, qui réalise des autopsies. On est à environ 1.200 dauphins échoués par an. Mais les scientifiques estiment que pour un dauphin retrouvé sur nos côtes il y en a dix morts qu’on ne verra pas. Donc on est à peu près à 10.000 dauphins tués par an. C’est considérable.

On découvre dans le documentaire que le problème n’est pourtant pas nouveau…

Des échouages de dauphins sur nos plages, ça existe de manière récurrente depuis trente ans. On en parlait peu avant. Ce sont les images diffusées sur les réseaux sociaux, les ONG qui ont communiqué par ces moyens-là, qui ont permis de sensibiliser le grand public. Et les médias ont suivi.

On parle généralement de capture accidentelle par les pêcheurs. Mais ce terme est contesté. Pourquoi ?

Pour certaines ONG, dont France Nature environnement, la capture est structurelle car liée à certaines pratiques de pêche. Tous les ans on sait qu’il va y avoir des dauphins capturés à la même époque, généralement en hiver. Bien sûr, c’est accidentel, parce que la prise de dauphins n’est pas voulue par les pêcheurs, mais elle est prévisible.

Un dauphin échoué en Vendée. - Y.N Productions – La Cuisine aux images

Quel regard portez-vous sur cette profession pointée du doigt ?

Le sujet est complexe. D’abord parce que ça ne concerne pas toutes les techniques de pêche, seulement quelques-unes. Ensuite parce qu’il y a beaucoup de pêcheurs qui souffrent de la situation. Il y a vingt-trente ans, le public avait beaucoup de respect pour ces gens-là et c’est de moins en moins le cas avec l’histoire des dauphins. Certains pêcheurs n’ont pas envie que ça change parce qu’ils ont toujours travaillé comme ça. Mais d’autres, les jeunes notamment, aimeraient qu’on trouve une solution efficace et semblent prêts à jouer le jeu. Encore faut-il qu’on leur donne les moyens.

Le documentaire évoque plusieurs pistes…

Il y a des pingers (effaroucheurs acoustiques) qui sont développés pour faire fuir les dauphins approchant les filets pélagiques. C’est une technique connue depuis les années 2000. Les tests menés en Bretagne ont donné des résultats mais, pour des raisons de financement, les bateaux n’ont pas été équipés. Il y a une nouvelle phase d’expérimentation qui vient d’être lancée avec des nouveaux pingers, plus efficaces, moins consommateurs d’énergie. Il existe aussi des nouvelles techniques de réflecteurs qui poursuivent le même objectif mais pour les bateaux fileyeurs. Le problème, c’est le coût du déploiement. Sans l’implication de l’Etat et de l’Europe ça paraît compliqué.

L’Etat français est-il suffisamment impliqué sur ce dossier ?

Son absence m’a marqué en faisant ce documentaire. J’ai l’impression qu’il ne mesure pas du tout l’ampleur de ce qu'il se passe. On ne voit pas de contrôle en mer, par exemple. La Commission européenne a demandé cet été à la France d'agir contre les captures et on ne voit pas de grosse mesure. Les ONG ont proposé plusieurs scénarios, comme la fermeture de la pêche pendant quinze jours en hiver dans le Golfe de Gascogne : les pêcheurs étaient contre et la ministre de la Pêche s’y est opposée.

« Il est urgent de changer radicalement de cap », conclut votre documentaire. Peut-on être optimiste ?

Je ne sais. Je ne suis pas sûr. Avec le Covid-19 et le Brexit, le contexte économique est difficile. Mais le consommateur a un rôle à jouer dans cette histoire. Acheter du poisson toute l’année à n’importe quelle période, ça n’est pas neutre. Le consommateur peut choisir du poisson pêché dans de bonnes conditions, dans une recherche de pêche durable. C’est une "responsabilité collective" disent plusieurs intervenants du documentaire. Je le crois vraiment. On est tous concernés.

* Dauphins sous haute surveillance, à 23h25 lundi 26 octobre. A revoir également en replay pendant trente jours.

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