Le #MeTooGay français a débuté plus de trois ans après le mouvement #MeToo. Pourquoi ? — Ian Stephen/ProSports/Shutterstock/SIPA

VIOLENCES SEXUELLES

Pourquoi le #MeTooGay n'explose-t-il que maintenant ?

Jean-Loup Delmas

Plus de trois ans après Me Too, une libération de la parole s’opère dans la communauté gay en France depuis ce jeudi. 

  • Ce jeudi, l’accusation par un jeune internaute d’un viol de la part d’un élu PCF de la Mairie de Paris a mis le feu aux poudres et incité la communauté gay française à parler des agressions et violences sexuelles subies.
  • Une parole qui se libère, trois ans après celles des femmes lors de MeToo.
  • Les réticences autour de cette prise de parole sont en effet longtemps restées nombreuses.

« Difficile de raconter mais c’est, je crois, nécessaire. Alors voilà : la capote a craqué, je lui ai demandé d’arrêter et il n’a pas voulu, j’ai réussi à m’échapper de son appart, sous ses insultes. J’ai couru aux urgences pour un traitement post-exposition. #metoogay ». Comme des milliers d’autres internautes, Jérémie a livré son témoignage ce jeudi soir sur Twitter. Plus de trois ans après l’explosion du mouvement MeToo avec l’affaire Weinstein, la communauté gay française entame sa propre libération de la parole autour des agressions sexuelles.

A l’origine de ce mouvement, le témoignage d’un jeune homme affirmant avoir été violé à 18 ans par un élu PCF de la Mairie de Paris, Maxime Cochard, et son conjoint, alors qu’il était dans une « situation particulièrement vulnérable ». Ce sont ensuite des milliers de témoignages qui ont abondé sur la toile. Pourquoi la déflagration n’a lieu que maintenant, et non pas plus tôt, au cours des dernières années ?

Les femmes en première ligne

Il y a d’abord eu une réelle volonté de ne pas éclipser la parole des femmes au moment du premier MeToo. Léo* (prénom modifié) témoigne : « Je crois que les femmes ont suffisamment morflé pour que ce ne soit pas la foire d’empoigne quand elles ont un espace de parole. Ça m’avait retenu, à tort ou à raison. » Même raisonnement chez Jérémie, qui considérait important que la libération des femmes « ne soit pas éclipsée par des témoignages d’hommes. En tout cas, c’est leur courage qui nous a montré le chemin, alors je leur dis merci. »

Pour François*, cette explication n’est peut-être pas la seule. « Il y a eu une vraie noblesse à se taire pendant que les femmes s’exprimaient, dit-il, mais peut-être aussi que, volontairement ou non, on les a laissées en première ligne tâter le terrain. Une fois qu’on a vu qu’elles y avaient survécu, que le mouvement MeToo avait fait bouger quelques lignes, on s’est dit qu’on pouvait y aller. » Sébastien Chauvin, sociologue de l’homosexualité, estime en tout cas que le mouvement actuel n’aurait pas existé sans le MeToo féminin : « Les voix exprimées dans MeToo ont appris aux gays à reconnaître les violences qu’ils subissent de la part d’autres hommes, y compris à l’intérieur du milieu gay, comme des violences patriarcales. »

S’attaquer à son propre camp ?

Beaucoup de témoignages s’accordent sur la peur de témoigner et de donner du grain à moudre au LGBTphobe. Contrairement au MeToo féminin, qui visait un autre groupe social – les hommes –, le MeToo Gay dénonce des membres de sa propre communauté. Une action qui a semé un peu de doute. Flora Bolter, codirectrice de l’Observatoire LGBT+ à la Fondation Jean Jaurès, a constaté « une peur de trahir son propre camp, ou que l’accusation d’un individu soit pris pour une généralité et jette l’opprobre sur toute la communauté. »

François explique ce qui l’a empêché si longtemps de témoigner : « Quand la Manif pour Tous et compagnie nous traitent déjà de violeurs, de tarés sexuels ou de sauvages, on n’a pas envie de leur donner de nouveaux arguments ou ne serait-ce qu’un exemple dont ils pourraient se servir. Les femmes peuvent dire Men are trash, on ne va pas dire Gays are trash, ça n’aurait aucun sens. »

Fixette sur la sexualité

Les fantasmes de la société autour de la sexualité des gays ont également justifié certains silences. Beaucoup ne voulaient pas parler pour ne pas attirer la focale sur leur communauté. Jérémie a ainsi hésité avant de se livrer, non seulement par crainte que son entourage ne le définisse plus que comme victime de violence, mais aussi parce que « notre société est encore homophobe, beaucoup de gens font une fixette sur notre sexualité. Cela relève de l’intime et il est difficile de l’exposer sur la place publique. »

Léo, lui, est contre toutes ces remises en cause : « Je ne vois pas en quoi les victimes devraient se poser la question des conséquences de leur prise de parole. C’est complètement renverser l’ordre normal des choses et je trouve ça injuste. » Pour lui, son témoignage est au contraire une « démarche citoyenne ».

Des embûches affrontées

A ce sujet, Flora Bolter craignait notamment la réaction des associations LGBT, ayant peur qu’elles se défaussent en partie du problème, ou insiste sur le fait que l’hétérosexualité contenait plus d’agressions sexuelles, etc. « Finalement, les associations ont très bien réagi, en comprenant le problème et en témoignant simplement du soutien pour les victimes », note-t-elle, soulagée. Là aussi, le mouvement MeToo féminin est passé par là.

Sans compter d’autres spécificités de la prise de parole gay par rapport à celles des femmes. « Difficile de problématiser les violences sexuelles dans un milieu qui construit le droit à la sexualité comme une résistance », souligne notamment Sébastien Chauvin. Pour Flora Bolter, les violences sexuelles étant très majoritairement le fait d’hommes sur des femmes, « les dispositifs ont à raison été pensés pour cette problématique écrasante. Mais de fait, certaines minorités sexuelles, comme les lesbiennes ou les gays, ne trouvent pas de réponses adéquates. »

Reste que malgré toutes ces embûches potentielles, la parole s’est libérée ce jeudi. Jérémie explique ce qui l’a poussé à franchir le pas : « J’ai finalement décidé de témoigner pour ce que ça pourrait apporter aux autres, aux victimes d’abord qui peuvent s’identifier à mon expérience et réaliser le problème, et aux agresseurs qui n’ont pas toujours conscience de ce qu’ils font ou des conséquences. Avec le #Metoogay, ils n’auront plus cette excuse. »

À la une