Importée des Etats-Unis, la mouvance complotiste QAnon a gagné des dizaines de milliers de sympathisants en France. — zz/STRF/STAR MAX/IPx/AP/SIPA

QANON ET LA FRANCE (1/3)

Complotisme : A l'approche de la présidentielle, les disciples de QAnon essaiment dans l'Hexagone

Tom Hollmann

Si les tenants de cette théorie conspirationniste venue des Etats-Unis restent marginaux en France, leur influence représente une préoccupation pour les autorités en vue de 2022

  • 20 Minutes publie une enquête en trois volets sur l’influence des adeptes de la théorie QAnon en France. Véritable éponge conspirationniste, cette théorie promeut l’idée que les Etats-Unis et le monde sont contrôlés par des puissances occultes que seul Donald Trump est à même de contrer.
  • Si le mouvement reste marginal en France, il y compte néanmoins plusieurs milliers de sympathisants. La prolifération de son contenu sur Internet et les exactions violentes commises en son nom Outre-Atlantique représentent un risque dans l’Hexagone, estiment les spécialistes.
  • En particulier, l’augmentation du nombre d’adeptes de cette théorie « inquiète au regard de la prochaine élection présidentielle », a écrit la Miviludes (Mission d’information, de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) en février dernier.

« Il y a une forme de suprémacisme qui se met en place aujourd’hui. » En ce 12 mars, Léonard Sojli est révolté par la gestion de la crise du coronavirus, accusant les « élites » de stigmatiser les personnes qui refusent le port du masque. « Ils créent deux niveaux de la société avec deux traitements complètement différents, et la dernière fois que ça s’est passé comme ça dans l’histoire, ça s’est très très mal terminé. » Face à la dizaine de milliers de spectateurs qui le regarde en direct, l’influent leader des DéQodeurs, une des principales chaînes QAnon francophone, dénonce les « dérives totalitaires » du président Emmanuel Macron.

A l’image des adeptes des DéQodeurs, de plus en plus de Français tombent dans le terrier du lapin, et propagent avec assiduité une idéologie conspirationniste sur Internet et les réseaux sociaux. Notre société serait une dictature sanitaire favorisant les élites, et la démocratie, une fumisterie. « QAnon compte au moins plusieurs dizaines de milliers de sympathisants en France », estime Tristan Mendès-France, maître de conférences associé à l’Université de Paris et spécialiste du complotisme, qui suit ce mouvement de près.

Une mouvance née en 2017

Née fin 2017 aux Etats-Unis, cette mouvance complotiste épouse les messages cryptiques de « Q », un anonyme qui prétend être un haut gradé de l’administration américaine, sur des forums d’extrême-droite (4Chan, puis 8Chan et 8Kun). Ses adeptes, les « Q researchers », ou encore « QAnon », croient dur comme fer que l’ex-président américain Donald Trump combat « l’Etat profond », une cabale pédophile et sataniste dont feraient partie les « élites » mondiales.

Désignée en 2019 par le FBI comme une menace terroriste potentielle pour les exactions violentes commises en son nom aux États-Unis, le territoire de prédilection de cette théorie conspirationniste est avant tout en ligne. D’abord sur les réseaux sociaux conventionnels, dont le modèle de viralité a facilité la diffusion. Puis sur des plateformes alternatives et plus permissives, telles qu’Odyssee, LBRY, Telegram ou VKontakt, après que les géants du Net ont pris conscience de la dangerosité de QAnon et initié des milliers de fermetures de comptes.

En trois ans, QAnon a gagné des millions d’affidés aux États-Unis, revigorés par le président américain lui-même et par ses proches, qui ont affiché une position ambiguë vis-à-vis de la théorie complotiste et de ses adeptes pour gagner des électeurs. C’est cette stratégie qui a permis à ce mouvement antidémocratique « d’infiltrer le système politique américain », selon le spécialiste Alex Kaplan, rattaché à l’ONG Media Matters for America. QAnon trouve également écho au Canada, où la barrière linguistique est franchie pour les francophones, et permet à des influenceurs complotistes tels qu’Alexis Cossette-Trudel, un indépendantiste québécois, de diffuser la bonne parole auprès des Français.

Une menace prise au sérieux

C’est courant 2020 que QAnon se fait remarquer en France, alors que l’épidémie de Covid-19 impose une première série de restrictions. Il n’est plus rare de voir la lettre Q apparaître sur des pancartes. Au détour d’une manifestation de « gilets jaunes » ou encore d’une mobilisation contre les mesures sanitaires, comme celles organisées à plusieurs reprises à Annecy et qui ont rameuté des complotistes de tous bords, comme l’a rapporté Le Monde.

Quelques mois plus tard, la théorie y possède désormais de nombreuses ramifications et influenceurs : les DéQodeurs, et leur leader mystique Léonard Sojli, le site d’informations complotiste Q-Actus, l’influent ufologue et vidéaste Silvano Trotta, ou encore la youtubeuse Magali Robin – qui prétend régulièrement obtenir ses informations de l’ex-président Donald Trump lui-même –, pour n’en citer que quelques-uns.

Du côté de l’exécutif, on prend la menace du complotisme et de QAnon très au sérieux. Le ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, déplorait en janvier qu’une partie des Améri­cains se soit « enfermée dans une vérité alternative » sous le mandat de Trump et regrettait, auprès du Journal du Dimanche, « la diffusion répétée depuis quatre ans de faus­ses informations qui érodent la démocratie en enfermant une partie de la population dans une réalité parallèle et artificielle. »

Emprise et endoctrinement

La ministre déléguée chargée de la citoyenneté, Marlène Schiappa, a commandé à l’automne un rapport à la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) afin d’évaluer l’influence de différents groupes sectaires sur le territoire, dont QAnon. Paru à la fin du mois de février, il conclut que « l’augmentation des membres et diffuseurs de ces fausses informations inquiète au regard de la prochaine élection présidentielle » de 2022.

« Nous ne sommes pas dans une peur irrationnelle, mais nous préférons nous montrer vigilants, explique la ministre déléguée à 20 Minutes. Nous savons que les groupes complotistes tels que QAnon peuvent être la cible d’ingérences étrangères et qu’ils peuvent appeler à la violence, comme cela a pu être le cas aux États-Unis, alors oui, il nous paraît légitime de considérer que cette mouvance est inquiétante à l’approche d’échéances électorales ».

La Miviludes indique avoir été destinataire d’une quinzaine de signalements récents liés à Qanon, qui ont tous permis la constatation d’une forme « d’emprise » et « d’endoctrinement » chez les victimes, sans qu’il n’y ait pour autant de saisine judiciaire. « Ces personnes adhèrent totalement à la rhétorique complotiste de la mouvance QAnon en France, au point de réorienter tous leurs choix de vie en fonction de cette nouvelle vision du monde », précise l’entourage de Marlène Schiappa à 20 Minutes.

La porosité de QAnon à l’ensemble des discours complotistes et sa tendance à infiltrer les mouvements populaires, tels que celui des « gilets jaunes », inquiète Marlène Schiappa, qui craint des actions violentes du même type que celles perpétrées au Capitole américain le 6 janvier dernier, qui ont entraîné la mort de cinq personnes. En conséquence, elle a nommée une magistrate et un conseil d’orientation à la tête de la Miviludes, afin de pouvoir lutter « plus efficacement contre les dérives sectaires ». « J’ai également demandé aux préfets de mobilliser les services de police, de gendarmerie, et de renseignement sur leur territoire », indique la ministre déléguée.

« Si l’élection avait lieu demain, les politiques auraient du souci à se faire »

QAnon a bénéficié, dans sa diffusion, d’un terreau pour le moins fertile dans l’Hexagone. Le baromètre de la confiance en politique, publié par le Cévipof et l’institut de sondage Opinion Way en février dresse le portrait d’un pays à bout de souffle. 41 % des sondés disent éprouver en premier lieu de la lassitude, et 34 %, de la morosité. « Cela s’accompagne d’une perception très négative des partis politiques, des médias, des syndicats et des femmes et des hommes politiques », note Bruno Cautrès, directeur de recherches au Cévipof.

Constatant la place de plus en plus importante des fausses nouvelles dans notre société, le Cévipof a inclus, pour la première fois, la réceptivité des sondés aux théories complotistes dans son baromètre. Les chiffres sont édifiants : 36 % des Français jugent probable que le ministère de la Santé soit de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins, tandis que 42 % des sondés estiment que la crise sanitaire fournit l’occasion au gouvernement de surveiller et de contrôler les citoyens. Des thèses largement défendues au sein de la mouvance QAnon et de la nébuleuse complotiste qui gravite autour.

« À la vue de ces chiffres, il est clair que jamais nous n’avons approché une élection présidentielle dans un climat aussi tendu, et que les politiques auraient du souci à se faire si elle avait lieu demain », juge Bruno Cautrès.

QAnon, une éponge complotiste

L’année 2020 a été particulièrement favorable aux discours complostistes, une véritable «infodémie », estime François-Bernard Huygues. Un constat partagé par Sylvain Delouvée, psychosociologue et maître de conférences, spécialiste des comportements irrationnels : « Se dire que les catastrophes dont nous sommes victimes ne sont pas le fruit du hasard, mais du complot d’une élite qui se cache peut être rassurant, aussi étrange que cela puisse paraître, car cela permet de désigner des coupables et d’avoir un ennemi à combattre. »

« J’ai quand même du mal à croire qu’une bande de zozos fanatiques de Donald Trump puisse mettre à mal le système démocratique français », nuance, perplexe, François-Bernard Huygues, directeur de recherches à l’Iris et président de l’Observatoire stratégique de l’information.

Mais limiter la mouvance complotiste au trumpisme serait la sous-estimer. « QAnon, ce n’est pas qu’une adoration de l’ancien président américain et de sa politique, c’est une éponge à théories du complot, explique Tristan Mendès-France. Ils s’intéressent évidemment de très près à la politique américaine, mais ils n’hésitent pas à apposer leur grille de lecture complotiste à la politique française et européenne, ou encore à la gestion de la crise sanitaire. Ce qui explique leur proximité avec les mouvements anti-vaccination, anti-masques, et leur adoration des figures médicales controversées telles que Didier Raoult. »

Le complotisme joue sur la fabrique de l’opinion

C’est aussi l’analyse esquissée par la Miviludes, qui confirme auprès de 20 Minutes « le développement de sujets propres à la situation politique et économique française, parfois même très locale, et qui s’ajoute à un récit d’ensemble inspiré de QAnon aux États-Unis ».

Certaines figures politiques françaises n’hésitent pas non plus à reprendre le verbatim complotiste de QAnon. Florian Philippot, ancien bras droit de Marine Le Pen et chef de file du parti Les Patriotes, dénonce ainsi régulièrement « une dictature sanitaire » et faisait, au mois de janvier, la promotion d’une étude statistiquement non concluante censée « prouver l’inefficacité du masque ». Il est suivi de près par François Asselineau (UPR), ou encore par Nicolas Dupont-Aignan (Debout la France), tous deux déjà épinglés à plusieurs reprises pour leurs saillies complotistes.

« Le problème, avec ce genre d’opportunistes politiques, c’est qu’en se présentant à l’élection présidentielle, et en bénéficiant du même temps de parole que leurs adversaires, ils banalisent sensiblement les discours complotistes », fait remarquer Rudy Reichstadt, co-fondateur de Conspiracy Watch, l’Observatoire du conspirationnisme.

Pour les spécialistes, si QAnon reste un mouvement à l’influence limitée en France, la désinformation et le complotisme agissent sur l’opinion. Ce qui se traduit dans les urnes. « Ce n’est pas de la politique-fiction que de s’inquiéter de la toxicité du complotisme sur notre société, analyse Tristan Mendès-France. Au sein de QAnon en France, n’importe quel discours officiel est immédiatement considéré comme faux, parfois même jusqu’à l’absurde. Il est assez évident de penser que ce mouvement sera proactif durant l’élection de 2022, et que tout ce qui vient du système sera présenté comme le fruit d’un complot. »

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