Régis Le Bris salue son milieu offensif Stéphane Diarra, ici après une victoire obtenue fin août contre Clermont (2-1). — JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

FOOTBALL

Ligue 1 : « Il a changé ma vision du foot »… Quel est le secret de la méthode Régis Le Bris à Lorient ?

Jérémy Laugier

Novice sur un banc professionnel, le formateur de 46 ans est la sensation du début de saison, à la tête d’un FC Lorient troisième du championnat, avant la réception du Losc dimanche (13 heures)

  • Surprenant troisième de Ligue 1 après neuf journées, le FC Lorient est l’équipe frisson de ce début de saison.
  • A sa tête, on découvre Régis Le Bris (46 ans), dont c’est la première expérience sur un banc de touche professionnel, après dix saisons à la tête du centre de formation des Merlus.
  • 20 Minutes s’est longuement penché sur la méthode Le Bris en interrogeant plusieurs anciens joueurs de l’équipe réserve lorientaise.

Les supporteurs lorientais ont pu profiter de la trêve internationale pour savourer chaque jour ce classement historique pour eux en Ligue 1. Une troisième place avec déjà 19 points à la clé, avant d’accueillir le Losc dimanche (13 heures). La saison passée, il leur avait fallu attendre… le 6 février pour arriver à un tel total, dans une année des plus moroses avec Christophe Pélissier. Comment le club breton, sauvé in extremis dans l’élite en mai dernier (16e), peut-il se retrouver sur le podium au quart du championnat, avec à son tableau de chasse le Stade Rennais (0-1) et l’OL (3-1) ? Ne cherchez pas une révolution dans l’effectif : il n’y a que trois recrues (toutes défensives) dans le 11 de départ (Mvogo, Talbi et Kalulu).

Non, le véritable virage est sur le banc, avec un entraîneur français tout juste diplômé, et auteur de fracassants débuts professionnels. A savoir Régis Le Bris (46 ans), que le grand public découvrira pour de bon avec son trophée UNFP de meilleur coach de Ligue 1 en juin 2023. La plupart des jeunes visages merlus qui se révèlent cette saison, de l’international espoir Enzo Le Fée à Julien Ponceau, en passant par Théo Le Bris (neveu de) et le prolifique attaquant burkinabé Dango Ouattara (4 buts et 5 passes décisives en L1), sont rodés à la surprenante méthode de l’ancien directeur du centre de formation du FC Lorient, également entraîneur de l’équipe réserve de 2015 à 2022.


« Régis ne nous apportait jamais la solution »

« Régis, il faut le connaître sur la durée pour que ça fonctionne vraiment avec lui », estime Jocelyn Laurent (26 ans), qui l’a côtoyé plusieurs saisons au centre de formation lorientais. L’actuel arrière gauche de l’AS Vitré (N3) se souvient de sa première rencontre avec son ancien mentor comme si elle venait d’avoir lieu : « Régis ne s’était adressé qu’à moi pendant 1h30, jamais à mes parents qui étaient à mes côtés. Sa première approche était spéciale, j’avais l’impression d’avoir un entretien d’embauche. Il me demandait ce que je pensais pouvoir apporter au club. Quand tu n’es pas préparé, c’est très perturbant, d’autant qu’il laisse volontairement des blancs qui semblent durer une éternité. Il voulait voir comment les jeunes réagissaient face à ce silence ».

Une première impression symbolique du caractère du personnage, décrit par plusieurs de ses anciens joueurs comme « très discret » et même « d’apparence assez froide ». Le précepte majeur ayant guidé une décennie de Régis Le Bris chez les Merlus tient dans la responsabilisation des jeunes joueurs. Jocelyn Laurent :

Régis ne nous apportait jamais la solution. Il attendait qu’on réfléchisse entre nous sans trancher sur qui avait raison ou tort. Il ne cessait de répéter qu’il n’y avait pas de bonne ou de mauvaise réponse. Il voulait écouter tout le monde et nous laisser décider, comme une démocratie des joueurs. Même sur certains matchs, on avait la sensation qu’il avait la solution pour nous aider, mais que volontairement, il ne nous la donnait pas. Nous devions la trouver par nous-mêmes, ça faisait partie de notre formation selon lui. »

Un recrutement atypique en National 2

Post-formé au FCL comme milieu de terrain, Maxime Etuin (27 ans) complète : « Le temps que la solution vienne du banc de touche pendant un match, il y a parfois déjà 1-0. A Lorient, on avait la liberté de modifier des choses nous-mêmes, selon notre ressenti sur le terrain ». Un choix qui porte ses fruits en National 2, où son jeune effectif s’adapte vite à l’adversaire et jonglant avec réussite entre différents schémas tactiques dans un même match. Alors que tant de réserves professionnelles bataillent pour éviter la relégation en N3, Régis Le Bris se classe dans le Top 7 à cinq reprises sur ses sept saisons en N2 (et même 2e en 2022).

Pour parvenir à de tels résultats, l’ancien latéral droit du Stade Rennais (33 matchs dans l’élite de 1994 à 1999) casse les codes en recrutant quelques tauliers expérimentés, spécifiquement pour l’équipe réserve. C’était le cas de Tristan Boubaya (ex-Saint-Malo en N2), qui avait 28 ans lorsqu’il a signé à Lorient en 2017 : « C’est souvent dur pour les réserves pro en championnat car l’effectif se compose à 100 % de jeunes en apprentissage. Là, Régis me voulait comme relais car il savait que les jeunes étaient timides au départ. J’étais là pour les encadrer, puis ils se sont exprimés peu à peu dans le vestiaire ». Car le socle du travail de Régis Le Bris dans le Morbihan repose sur une réflexion à développer collectivement dans le vestiaire.

« Un bâtisseur et un accompagnateur de performance »

Déjà sous ses ordres au Stade Rennais en U19 nationaux, Maxime Etuin a vu son évolution : « A Rennes, il donnait trois consignes, avec et sans ballon, à chaque joueur avant un match. A Lorient, il a arrêté de donner des consignes afin d’intégrer pleinement la dimension participative ». Ami de longue date de Régis Le Bris, et directeur technique régional de la Ligue de Bretagne, Yann Kervella décrit « un esprit brillant et cartésien », détenteur d’une thèse en biomécanique.

« Régis a construit le centre de formation lorientais de A à Z pendant dix ans, raconte-t-il. C’est un bâtisseur et un accompagnateur de performance. Il a prévu avec une grande cohérence les principes de jeu qui ont été construits sur dix saisons. Sa réussite, c’est que tout le monde se sent important et impliqué dans son projet. Il a incité les joueurs à écrire une histoire commune avec lui et le club, ce qui a permis de développer en eux un sentiment d’appartenance fort. »


Ici poursuivi par le Lyonnais Maxence Caqueret, l'international espoir Enzo Le Fée réalise un début de saison bluffant aux côtés de son mentor Régis Le Bris. - JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

Claude Fauquet a un rôle clé à ses côtés

Le revirement d’Enzo Le Fée, qui voulait quitter la Bretagne cet été avant la nomination de Régis Le Bris sur le banc des pros, en est un exemple parlant. Car le joueur de 22 ans est devenu un chef d’orchestre épanoui dans « les zones de lumière », concept 100 % « lebrisien » pour décrire les espaces entre les milieux et les défenseurs adverses. Parmi les tips du gourou du Morbihan ayant marqué les pensionnaires du centre de formation lorientais, on note en vrac :

Des joueurs transformés en analystes vidéo

Et puis surtout, il y a son attachement de très longue date à la vidéo. Tous les entraînements de l’équipe réserve étaient ainsi filmés, puis analysés le lendemain matin durant une séance vidéo quotidienne d’une vingtaine de minutes. Du jamais vu en National 2… voire dans le monde professionnel ! Régis Le Bris demandait même chaque semaine à ses jeunes joueurs, à tour de rôle, de jouer les analystes vidéo du match du week-end pour le reste de l’équipe.

Actuellement à Concarneau (National), Maxime Etuin nous explique le process : 

« Le joueur récupérait le match sur clé USB, et il se retrouvait à séquencer les images de nos attaques et défenses sur le logiciel Longomatch, avant de montrer et de commenter son montage devant tout le groupe la semaine suivante. Avant de commencer la saison, certains gars ne savaient même pas ce qu’était une attaque placée… On se demandait parfois ce qu’on faisait là. Mais faire rentrer la vidéo dans notre quotidien a rendu notre expression collective beaucoup plus rapide ».


D'emblée auteur d'un sacré coup, le 7 août à Rennes (0-1), Régis Le Bris peut s'appuyer sur la confiance de son président Loïc Ferry, qui n'a pas hésité à l'installer sur le banc à la place de Christophe Pélissier. - FRED TANNEAU / AFP

« Ça nous faisait mûrir à une vitesse folle »

Venu à Lorient la saison passée pour participer à la superbe saison de l’équipe réserve (2e en N2), le latéral Alexandre Leroyer (27 ans) sourit : « Je trouvais ça dingue qu’on fasse autant de vidéo, ça faisait mal à la tête de certains à côté des cours ! Mais il y avait tellement de boulot que ça payait sur le terrain ». Et à peine le match bouclé, Régis Le Bris profitait du trajet en car pour se replonger dedans et préparer un montage personnalisé à chaque joueur, et ce avec les + et les - de sa prestation individuelle. C’est là qu’on touche à l’autre facette du formateur Le Bris, fils spirituel de Christian Gourcuff à Lorient : l’exigence, encore et toujours l’exigence. Jocelyn Laurent nous décrit comment il vivait cet exercice perçu par certains comme « cassant ».

Pendant longtemps, ses + et ses - n’étaient pas pondérés, si bien qu’une touche manquée avait la même importance dans son débrief qu’un but inscrit. Et le mardi à l’entraînement, on avait droit au classement général de tout l’effectif en + et -. Je me rappelle avoir pris une claque dans la gueule après un mauvais match à Saint-Brieuc : j’étais le capitaine, j’étais censé montrer l’exemple et je me retrouvais dernier de ce classement. Mais ça nous faisait mûrir à une vitesse folle de devoir apprendre à gérer de telles notations, avec la remise en question perpétuelle que ça impose. »


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« Un sens de l’analyse digne d’un entraîneur »

« Moins dans l’humain » que son homologue lensois Franck Haise, qui était formateur à Rennes puis à Lorient en même temps que lui, Régis Le Bris était par contre vu au centre de formation comme « plus pointu tactiquement ». Ses joueurs s’appuyaient parfois sur leur analyse vidéo des sorties de balle du Manchester City de Pep Guardiola pour organiser dans la foulée une séance d’entraînement sur le terrain.

« Régis amène ses joueurs à se questionner tous les jours sur le jeu, si bien que ça en devient naturel, résume Maxime Etuin. Il a changé ma vision du foot. Avant, j’allais jouer et respecter les consignes d’un coach. Aujourd’hui, je me concentre systématiquement sur la tactique de mon adversaire. Même à la télévision, je ne peux plus regarder un match juste comme ça, il faut que j’analyse le pressing de City. » Pour Yann Kervella, « les garçons ressortent de Lorient avec une culture football très développée, et avec un sens de l’analyse digne d’un entraîneur ». Rendez-vous en 2040 pour nous régaler sur le banc des Merlus, Enzo Le Fée.

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