Les factures d'électricité qui augmentent, de lourds investissements pour rénover le réseau... Et une ressource qui se raréfie. Tout concourt à ce que les prix de l'eau augmente à l'avenir en France. — Getty Images

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Le prix de l’eau pourrait bien flamber en France ces prochaines années… Un mal pour un bien ?

Fabrice Pouliquen

Cela à moins d’impact sur nos budgets que le gaz ou l’électricité… Mais ces dernières années, le prix du m³ ne cesse d’augmenter en France et pourrait prendre 50 % de plus d’ici à 2030, estime France Eau Publique. Pourquoi ? Pour qui ?

  • Il n’y a pas que le prix des énergies qui augmentent. Celui de l’eau suit la même courbe ces dernières années et devrait continuer dans les prochaines années. Le prix moyen actuel, à 4,30 euros le m3, pourrait grimper de 50 % d’ici à 2030, craint France Eau Publique.
  • Plusieurs facteurs expliquent cette tendance, à commencer par les factures d’électricité qui augmentent aussi pour les gestionnaires de l’eau. Surtout, ces derniers font face à un mur d’investissements pour mieux préserver une ressource qui tend à se raréfier.
  • Tout concourt donc à ce que les prix du m3 augmentent. Mais on part de relativement bas en France comparé à nos voisins européens. Et l’enjeu est aussi de moins consommer d’eau à l’avenir. Dans cette optique, jouer sur les prix peut être un levier efficace. Pas si simple toutefois ?

C’est une des principales différences avec le gaz ou l’électricité. « Il y a autant de prix de l’eau qu’il y a de gestionnaires, soit 14.000 en France », rappelle Alexandre Mayol, maître de conférences en économie à l’université de Lorraine, spécialiste de l’eau. Des collectivités publiques. Ce sont elles qui fixent les prix sur leur territoire. « Et les situations sont très diverses de l’un à l’autre, en fonction de l’état des infrastructures et/ou de la qualité de l’eau, reprend l’économiste. Les Bretons paient par exemple deux fois plus cher que dans le Sud. »

Tout de même, un prix moyen ressort. En France, on tourne autour de 4,30 euros le m³ pour les usages de l’eau domestiques. « Eau potable et assainissement », indique Régis Taisne, chef du département « cycle de l’eau » à la Fédération nationale des collectivités concédantes et régies (FNCCR). Qui précise que « 4,30 euros » était la moyenne au 1er janvier 2022… Dans bien des communes, les prix ont encore augmenté en 2023 et devraient le faire à nouveau au 1er janvier prochain. Là encore, il y a des moyennes : « De + 5 % ces dernières années », glisse-t-on à la FNCCR.

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« Potentiellement + 50 % d’ici à 2030 »

Globalement, cette hausse des prix de l’eau passe sous les radars. Il faut dire qu’elle impacte bien moins notre pouvoir d’achat que les envolées des prix de l’énergie ces dernières années. « La consommation d’eau pèse environ 0,8 % dans le budget des ménages », reprend Régis Taisne. Le hic, c’est qu’à France Eau Publique, qui représente les régies publiques de l’eau, on imagine mal comment les prix pourraient ne pas continuer d’augmenter dans les années à venir. « Potentiellement de + 50 % d’ici à 2030 », craint Christophe Lime, son président.

Pour partie, ces hausses s’expliquent par l’actuelle flambée des prix de l’énergie. « Pomper l’eau, la stocker dans les châteaux d’eau, la purifier, l’acheminer jusqu’aux usagers… Tout cela génère des consommations d’électricité importantes et les régies, qui n’ont pas profité du bouclier tarifaire, ont vu leurs factures exploser », souligne Christophe Lime.

« Un mur d’investissements » pour mieux protéger la ressource

Mais ce sont surtout le changement climatique et ses conséquences sur la disponibilité de l’eau en France qui font craindre une envolée des prix. Les régies ont devant elles un mur d’investissements, ne serait-ce que pour réduire les gaspillages. « Les fuites nous font perdre un milliard de m³ chaque année, soit la consommation annuelle de 20 millions d’habitants », pointe Alexandre Mayol. Rien que la modernisation des canalisations et des stations d’épurations existantes nécessitera entre 1 et 2 milliards d’euros de plus par an, évalue-t-on à la FNCCR.

En parallèle, se profilent de nouvelles réglementations imposant des traitements supplémentaires de l’eau pour mieux la dépolluer, et notamment s’attaquer à des nouveaux polluants, pas ou peu traités aujourd’hui. « Elles sont légitimes dans ce contexte où il faut faire davantage attention à la ressource », concède Christophe Lime. Là encore, ça devrait renchérir de quelques milliards d’euros le coût du traitement, prévient-il. Et même si chaque collectivité est libre de sa stratégie, il sera difficile de ne pas répercuter une partie sur les usagers.

Un prix de l’eau qui augmente, pas plus mal ?

Est-ce une si mauvaise chose ?, demandent alors Alexandre Mayol et Nicolas Garnier, délégué général d’Amorce, autre syndicat de collectivités. « L’eau est relativement peu chère en France, rappelle le premier. En 2017, par exemple, le prix moyen du m³ était de 3,60 euros, contre 4 euros en moyenne en Europe. Et on atteignait 6 euros au Danemark, 5 en Allemagne… ». Surtout, la quantité d’eau renouvelable disponible en France a diminué de 14 % entre les périodes 1990-2001 et 2002-2018. Et la situation devrait s’aggraver pour atteindre une baisse de 30 % à 40 % d’ici à 2050, rappelait la Cour des comptes mi-juillet. Dans ce contexte, il faudra quoi qu’il en soit réduire la quantité d’eau que nous prélevons de nos sous-sols. « De 10 % d’ici à la fin du quinquennat », fixe le gouvernement comme premier objectif.

Dans ce contexte, un prix de l’eau qui augmente est un levier fort pour inciter à plus de sobriété, rappelle Nicolas Amorce. Mais l’équilibre est loin d’être simple à trouver. Car si les consommations baissent, les recettes des gestionnaires des réseaux en feront de même, réduisant leurs capacités à investir dans la modernisation des installations, signale-t-on à Amorce comme à France Eau Publique. Autre casse-tête : pour quels usagers le prix de l’eau doit-il le plus augmenter ? « Aujourd’hui, 50 % de l’eau consommée en France l’est par l’agriculture, 30 % par l’industrie, et les 20 % restant pour des usages domestiques [ménages, commerces, entreprises du tertiaire…], commence Alexandre Mayol. Pourtant, le prix du m³ est bien plus élevé pour ces derniers. »

Refondre la tarification de l’eau en France ?

Tout pousse donc à une refonte globale des prix… Des solutions existent. « On pourrait très bien imaginer des primes de compensation pour les gestionnaires de l’eau qui parviennent à faire baisser les consommations sur leur territoire, reprend l’économiste. Cela existe déjà dans les déchets. » A France Eau Publique, on pousse aussi pour l’instauration d’un principe pollueur/payeur. « Il s’agirait de s’inspirer des filières Responsabilité élargie du producteur (REP), qui existent là encore dans le domaine des déchets, détaille Régis Taisne. En clair, les fabricants de pesticides et de produits pharmaceutiques paieraient une redevance qui financerait les traitements de l’eau induits par leurs pollutions. »

Surtout, à ce jour, dans la très grande majorité des collectivités, le prix du m³ d’eau ne change jamais, qu’on en consomme un, 100 ou plus encore. Ce qui n’invite guère à la sobriété. C’est ce principe que change la tarification progressive, en faisant grimper le prix par tranches de consommation. C’est déjà la règle en vigueur dans plusieurs agglomérations, de Dunkerque à Montpellier en passant par Nice ou Rennes. Fin mars, en présentant le Plan Eau, Emmanuel Macron disait vouloir généraliser cette tarification progressive, du moins pour les usages domestiques.

Mais quid des agriculteurs et industriels (notamment les centrales nucléaires) ? « Les redevances de prélèvement doivent refléter leur véritable poids dans les prélèvements et leur véritable impact sur le milieu, ce qui n’est pas du tout le cas aujourd’hui », plaide France Eau Publique. « Il faut en moins en finir avec la tarification dégressive que certaines collectivités leur appliquent », estime Régis Taisne. A Amorce, on se fait plus offensif en demandant la tarification progressive pour tous les usagers. « La mécanique n’est pas si simple à mettre en place, mais c’est vers là qu’il faut aller », justifie Nicolas Garnier.

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